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Conscrits Catillon 1/

L'Affaire Rattaire

NON INSCRITS SUR LE MONUMENT AUX MORTS DE LEUR VILLAGE
Un cas atypique
Les trois Frères RATTAIRE
Originaires du Dauphiné, nés dans le pays du Grésivaudan, les frères Rattaire ont été appelés pour défendre la Patrie. Provenant des Alpes, ils sont glorieusement tombés sur nos terres du Nord et de Picardie.
Honoré Claude Rattaire
22 ans, soldat de 2e classe au 30e R.I est décédé à Harbonniéres (Somme) le 16 octobre 1914. Victime d'une péritonite, il se plaint de maux de ventre. Un officier a dit de lui: ' Cet homme cherche à se soustraire au combat" et le renvoie au front. Il sera finalement opéré mais trop tard. La veille de son décès, il écrivait à ses parents: 'Je suis content de donner ma vie pour le salut de la France"
François Alfred Rattaire
26 ans, Lieutenant au 155e R.I, tombe sous le feu ennemi à Neuville Saint Vaast (Pas de Calais) le 17 juin 1915
Il se destinait à une carrière d'ecclésiastique
La veille de sa mort, il écrivait à ses parents:
' Si je suis au nombre de ces heureux morts, ne me pleurez pas trop. J'espère aller rejoindre mon frère Honoré, mort aussi pour la France. C'est la haut que nous nous retrouverons sans larmes"
Il se retrouve "couché dessus le sol, à la face de Dieu" (Charles Péguy)
Citation à l'ordre de l'Armée.
Louis François Rattaire
20 ans, engagé, Sous Lieutenant au 414e R.I, tué d'une balle dans la tête lors de l'assaut du fortin de Givenchy à Souchez (Pas de Calais) le 04 octobre 1915.Il avait choisi le métier des armes. Sa bravoure lui vaut une citation à titre posthume
' Excellent soldat, à l'âme vraiment française"
4 citations à l'ordre de l'Armée.
Décoré de la Légion d'Honneur à titre militaire.
L'oubli communal
Perché dans le massif de Belledonne entre Isère et Savoie, dans le village de 220 âmes du Moutaret, l'instituteur Adolphe Rattaire mène une vie heureuse, entouré de son épouse Marie Philomène, de ses trois fils et de ses cinq filles. La guerre arrive et la grande faucheuse lui ravi ses trois fils en moins de 2 ans. Fier et patriote, il partage, en silence, son chagrin avec son épouse et ses filles.
Contrairement à de nombreuses communes de France qui reconnaitront le prix du sang versé par ses enfants, sur le Monument aux Morts érigé par la commune ne figurera pas le nom Rattaire.
"Oubli", composé de minables mesquineries de village en confrontation idéologique, du temps qui passe, de l'inertie des administrés de la commune et de l'administration, qui a d'autres chats à fouetter, le Moutaret ignorera ses trois enfants durant 95 ans !
Et une vérité qui n'est.. pas très belle à dire !
Loin des tranchées, le cour du Moutaret bat au rythme des moissons et de l'usine des forges. Mais aussi d'une hostilité grandissante entre le vieux maire, Claude Rosset-Fassioz, maire socialiste, laïc et pacifiste, agriculteur et vigneron qui ne jure que par Jaurès et l'instituteur et secrétaire de mairie, patriote cocardier qui brandit l'étendard du catholicisme. Circonstance aggravante, le .?calotin. est originaire d'Aiton, une bourgade très proche mais située en Savoie. Autant dire un étranger, ses détracteurs l'appellent .?l'Italien..
Hiérarchiquement, l'élu domine le petit fonctionnaire et multiplie les vexations. Patriotiquement, c'est l'inverse. Pour la France, l'un a donné .?la chair de sa chair.. L'autre, écharpe tricolore sur le ventre, ne saurait en dire autant.
Le maire du Moutaret vient annoncer la terrible nouvelle à la maman Marie-Philomène. Vaincu par le sort, Adolphe explose : 'C'est notre troisième fils que cette guerre nous prend. Et le vôtre ? Il est toujours bien caché dans les champs ? Vous dites que vous êtes pacifiste, vous êtes un trouillard, oui !" Claude Rosset-Fassioz a effectivement usé de ses relations pour éviter le feu à son beau-fils, un gaillard de 20 ans qui travaille tranquillement à la ferme. Le patriote Adolphe Rattaire ne supporte plus l'injustice. La guerre, intime celle-là, est déclarée. Les éclats de voix et les réflexions survivent aux combats.
La rancour de l'instituteur s'en trouve décuplée, il crache bientôt son mépris au visage du maire. Lequel fait le dos rond, ruminant sa vengeance. Au village, alors, toutes les haines ne se tournent pas que vers le Boche..
Arrive l'heure de la victoire.' Repos, vive la paix !". Lorsque sonne l'Armistice, les querelles de clocher paraissent dérisoires. N'empêche, réélu en 1919, Rosset-Fassioz ne désarme pas. En 1920 il révoque son .?ennemi intime. du secrétariat de la mairie, accusé sans mesure de garder chez lui des livres de la bibliothèque.
Comme dans toute la France, le souvenir s'organise. Un 'comité de poilus" travaille à l'érection du monument aux morts, un obélisque en granit bleu de Savoie. Reste à déterminer les noms des enfants du pays qui rempliront le martyrologe. En coulisses, Claude Rosset-Fassioz aiguise sa vengeance. Les trois frères Rattaire sont inscrits sur le registre de recensement de la commune mais le maire surpasse la loi en exigeant la naissance au village pour figurer au fronton du cénotaphe. Le coup est très bas!.
L'année suivante, écouré, le maître d'école quitte la commune. Il emporte son triple deuil à la semelle de ses souliers. Mais le pire est à venir avec l'édification du monument aux morts. Poussant au bout l'ignominie, le maire refuse d'y inscrire Alfred, Honoré et Louis. Pas question de consacrer l'héroïsme des enfants de .?l'Italien. !
Le père, ulcéré, se déchaîne contre .?l'indigne magistrat municipal.. Il écrit un peu partout pour dénoncer .?la macabre insulte, la forfaiture commise par ce triste autocrate..
Adolphe Rattaire écrit à son adversaire le 3 mai 1921 : 'Serait-il vrai que par déni de justice et ingratitude patriotique, vous vous êtes permis, de votre propre autorité, d'éliminer leurs noms, ce qui constituerait une macabre insulte à leur mémoire ?"
L'affaire remue le village le conseil municipal se divise. Une pétition est envoyée au préfet par douze habitants : 'Le maire ne peut invoquer un oubli. Il s'agit d'une omission volontaire pour satisfaire des haines personnelles et de basses rancunes." Le vieil édile aura le dernier mot. Le monument aux morts est inauguré au printemps 1922. Adolphe et Marie-Philomène, morts en 1930 et 1936, sont enterrés à Aiton. Sur la pierre tombale est gravé : 'à la mémoire des trois fils Rattaire, morts pour la France".
En 2008, à l'occasion de la rénovation du monument aux morts du Moutaret, l'histoire resurgit. Un ancien évoque : 'Une sale histoire de monuments aux morts..."
L'infamie s'achèvera le 11novembre 2010. Le maire du Moutaret Alain Guilly, 'Ne veut pas donner de leçon, juste réparer un oubli".
Ce jour- là, face aux premières neiges de Belledonne, la République rendra hommage aux frères Rattaire. Leurs noms seront enfin gravés, à la place d'honneur, dans le marbre du souvenir.
Le Moutaret, Département de l'Isère, Arrondissement de Grenoble, Canton d'Allevard.
Sources: Mémoire des Hommes; Extraits de 'Les Frères Rattaire, l'affaire des oubliés de 1914-1918", de Philippe Langénieux-Villard (éditions Héloïse d'Ormesson,); Carte: Communauté de commune du Grésivaudan;
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